21 août 2009

Béla Guttmann, citoyen du monde... (1)

080531053013

Béla Guttmann, à gauche, lors de la tournée de l'Hakoah Vienne aux Etats-Unis en 1926.


"The third season is fatal..."


La légende attribue au Hongrois Béla Guttmann ces quelques mots. Un début d'explication à sa vie de globe-trotter des bancs de touches qui le mena de l'Hakoah Vienne jusqu'au FC Porto entraînant au passage quelques uns des plus grands clubs du monde ? Un personnage atypique probablement, un entraîneur de génie certainement. Mais avant d'écumer les bancs de touches, Guttmann fut un joueur plus qu'honorable au poste d'arrière et de milieu dans l'entre-deux-guerres. Né avec le XXème siècle, à Budapest, le 13 Mai 1900 dans une famille d'origine juive, il débuta en première division hongroise à 17 ans à peine dans un club de la capitale magyare : le Törekvés SE où évoluait notamment un certain Ferenc Hirzer, qui allait faire plus tard les beaux jours de la Juventus de Turin. En 1919, Béla Guttmann partit pour le MTK Budapest, alors coaché par l'illustre Jimmy Hogan. Le MTK était, dans ces dernières années de l'amateurisme (le football professionnel fut instauré en 1926 en Hongrie), le club de référence en Hongrie, champion 9 fois d'affilée de 1916 à 1925, et une des meilleures équipes en Europe après la Première Guerre Mondiale. Guttmann devint une pièce maîtresse de l’équipe et participa à la conquête des titres de champion en 1921 et 1922 avant d'être contraint de s'expatrier devant l’antisémitisme rampant du régime (autoritaire) instauré par l'Amiral Horthy dans l'immédiat après-guerre en Hongrie (et aussi ajoutent certains à cause d'un scandale autour de salaires illégaux pour ces joueurs "officiellement" amateurs à la grande époque de l'amateurisme marron..). En 1922, il quitta donc son pays natal pour rejoindre l'Autriche, et plus précisément un de ses clubs phares, l'Hakoah Vienne, le club communautaire juif de la capitale autrichienne, porte-drapeau du mouvement sioniste, à l'image du Makkabi Brno en Tchécoslovaquie (autre destination privilégiée des joueurs quittant la Hongrie comme Gyula Feldmann, Ferenc Hirzer avant sa parenthèse piémontaise, Gábor Obitz, Zoltán Opata, tous internationaux - ou ex-internationaux - hongrois). L'année suivante, le club viennois s'offrit une confrontation historique face à West Ham alors en tournée en Europe Centrale.


Le 19 Mai 1923, devant 40 000 spectateurs au Wiener Hohe Warte, les Autrichiens contraignirent les Londoniens au match nul, un but partout. Jusque là rien d'exceptionnel face un club végétant alors en D2 Anglaise qui allait répéter ce même résultat quelques jours plus tard face au Sparta Prague mais les Hammers offrirent une revanche aux Viennois, cette fois-ci à Londres. L'Hakoah Vienne se présenta donc le 4 Septembre suivant à Upton Park, face à un club désormais auréolé d'une montée parmi l'élite britannique et d'une finale de Cup (la fameuse White Horse Final perdue face à Bolton 2-0). Emmenée par un grand Béla Guttmann et un Alexander Neufeld (de son vrai nom Sándor Nemes), auteur d'un triplé, la formation viennoise humilia littéralement les Londoniens, leur infligeant un cinglant 5-0. 30 ans avant la défaite des Three Lions face à la Hongrie à Wembley, cette rencontre marquait la première défaite d'un club anglais (qui n'avait certes probablement pas aligné son équipe type et n'était pas non plus intrinsèquement le plus beau fleuron du football britannique de l'époque) sur son propre sol face à une équipe continentale. Sur le plan national, la montée en puissance de l’Hakoah se traduisit par un titre de champion décroché à la barbe du SV Amateure lors de la saison 1924/25 (la première après l'instauration du professionnalisme en Autriche). Le match décisif pour l'attribution du titre eut lieu le 6 Juin 1925 face au Wiener Sport-Club. Jacob Wegner et Moses Häusler permirent aux Blauweißen de prendre deux fois l'avantage mais Otto Höß, pour le WSC, finit par remettre les deux équipes à égalité à un quart d'heure de la fin. Un but égalisateur lourd de conséquences puisque sur cette action, le portier de l'Hakoah, Alexander Fabian, se blessa à l'épaule, si bien qu'il ne pouvait plus tenir sa place dans la cage. Les règles de l'époque n'autorisant pas les remplacements, Fabian se fit soigner et avec son bras en écharpe alla se placer à la pointe de l'attaque des Viennois. 7 minutes plus tard, l'incroyable se produisit, ce même Fabian catapulta le ballon dans les buts adverses, inscrivant ainsi à quelques minutes de la fin le but crucial qui permettait à l'Hakoah de décrocher son premier et unique titre de champion et à Fabian de devenir, par là-même, le héros de toute une communauté. Une couronne obtenue grâce à un gardien, buteur décisif, un coup de pouce du destin pour le moins inattendu... A côté de son portier Alexander Fabian, cette équipe reposait sur son polyvalent capitaine Maxl Scheuer, sur Béla Guttmann bien sûr, ses attaquants Max Grünwald, Moses Häusler buteurs tous les deux à 8 reprises en championnat mais aussi sur Max Gold ou bien encore Alexander Neufeld. La saison suivante fut marquée par une grande tournée aux Etats-Unis (si importante qu'elle obligea à un aménagement du calendrier pour que l'Hakoah ait terminé son championnat deux mois avant ses concurrents).


C’est donc ainsi que lorsque, le 17 Avril 1926, Béla Guttmann arriva à New York à bord du Berengaria, en compagnie de toute son équipe, il était déjà considéré en Europe comme un joueur de talent. Si les résultats furent parfois mitigés, la tournée américaine de l'Hakoah se transforma en un gigantesque succès populaire, le club déclenchant l'enthousiasme partout où il se produisait. L'Hakoah drainait des foules énormes pour un simple match de football : jouant devant 25 000, 30 000 et même 36 000 spectateurs ! Le point d'orgue de la tournée fut un match disputé le 1er Mai 1926 au Polo Grounds de New York face aux New York Stars : une équipe composée de joueurs appartenant aux différents clubs de Big Apple (principalement des New York Giants et d'Indiana Flooring). Le portier d'un jour de cette équipe, Peter Renzulli, déclara que les Viennois avaient eu la main mise sur le ballon durant 87 minutes mais malgré cela les New Yorkais s'imposèrent 3-0 grâce à trois buts inscrits en contre. Si, sur le plan sportif, ce match n'a que peu d'importance, il se joua devant une foule de 46 000 spectateurs, un record absolu pour un match de football aux Etats-Unis qui tint jusqu'en 1977 et le New York Cosmos de Pelé, Beckenbauer, Chinaglia et compagnie ! En dépit de ces succès populaires, la tournée du club (qui dura plus d'un mois pour un total final de 7 victoires pour 2 nuls et 2 défaites) déboucha sur un gouffre financier et une perte sèche de plus de 30 000 $, la plupart des spectateurs ayant assistés aux rencontres avec des billets gratuits... Cette tournée marqua aussi la fin de l'équipe de l'Hakoah puisque la majorité de ses membres décida de ne pas retraverser l'Atlantique répondant favorablement aux offres fort lucratives des clubs américains. Ernö Schwarz, Moses Häusler, Josef Grünfeld, Egon Pollak et Béla Guttmann intégrèrent les New York Giants tandis que les Brooklyn Wanderers s'attachèrent les services d’Alexander Neufeld, József Eisenhoffer, Heinrich Schönfeld ou bien encore Leopold Drucker. Par la suite, plusieurs d'entre eux, dont Guttmann et Eisenhoffer, fondèrent le New York Hakoah. En 1929, ce club remporta la National Challenge Cup s'imposa en finale face aux St Louis Madison Kennel sur le score sans appel de 2-0 (Eisenhoffer, Wortmann) à l'aller et 3-0 au retour à Brooklyn (Schwarz, Grünwald, Häusler). L'année suivante, après sa fusion avec les Brooklyn Hakoah, le club devint les Hakoah All-Stars. La carrière de joueur de Béla Guttmann s'acheva en 1932. En tout, il joua 176 rencontres en ASL (American Soccer League) étalée sur 6 ans de 1926 à 1932 sans compter les tournées qu'il effectua avec son équipe au Brésil, en Argentine ou en Uruguay.


Une parenthèse américaine qui conclut un parcours de joueur somme toute plus qu'honorable couronnée d'ailleurs par 4 sélections sous le maillot de la Hongrie. Il fit ses débuts sous le paletot magyar lors des jeunes années au MTK Budapest, le 5 juin 1921 pour être précis, lors d'une victoire 3-0 face à l'Allemagne au cours de laquelle il inscrivit le premier et dernier but de sa courte carrière internationale. Une carrière qui connut tout d'abord une éclipse de 3 ans avant que Guttmann ne soit rappelé en équipe nationale pour les Jeux Olympiques de 1924 à Paris. Il disputa alors une rencontre de préparation face à la Suisse (perdu 4 à 2) avant de participer au tournoi olympique à proprement parler où la Hongrie ne laissa pas vraiment une trace indélébile avec une victoire 5-0 à la Pologne suivi d'une élimination 3-0 par l'Egypte. Mais le séjour parisien de Guttmann donna surtout lieu à une anecdote savoureuse qui est pour beaucoup dans la fin prématurée de sa carrière internationale. Il était irrité par le fait qu'il y ait plus de fonctionnaires et de dirigeants que de joueurs dans la délégation hongroise à Paris. De plus, les Hongrois étaient cantonnés à Montmartre dans un hôtel bruyant, plus adapté selon Guttmann à la vie sociale qu'à la préparation d'un match... Pour exprimer son mécontentement, il décida d'accrocher ... des rats aux portes des officiels. On se doute que cela ne plut guère en haut lieu. Guttmann, un personnage truculent n'aimant pas l'autorité, c'est un trait de caractère que l'on retrouvera plus tard dans le coach irascible qui claqua tant de portes... Mais les heures de gloire sont encore loin. Il ne faut en effet pas s'y tromper, c'est un homme ruiné qui a tout perdu dans le crack boursier de 1929 qui prend le bateau du retour un beau jour de 1932, destination la Vieille Europe, un homme à l'aube d'une carrière d'entraîneur qui allait dépasser toutes ses espérances...

Posté par xav73 à 12:50 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Commentaires sur Béla Guttmann, citoyen du monde... (1)

    Superbe ! ! !

    Posté par gaoutte, 09 décembre 2009 à 00:43 | | Répondre
Nouveau commentaire