24 mars 2010

Du V2 à la Lune... (Partie 3)

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L'Amérique, une prison dorée...

Après sa reddition aux soldats alliés le 2 mai 1945, Werner von Braun fut très rapidement mis à l'abri par les Américains. Lui et les autres techniciens de Peenemünde furent regroupés dans une ancienne caserne à Landshut (Sud-Est de la Bavière). Pendant un mois leur sort fut indécis. Les Anglais demandaient avec insistance, aidés en cela par les Soviétiques, que Von Braun soit jugé comme criminel de guerre, pour les centaines de morts causés par l'envoi de ses V2 sur Londres et Anvers. L'armée américaine décida finalement, à titre conservatoire, d'en transférer 117, le 29 septembre 1945, au fort Standish, une île du port de Boston (Massachusetts). Entrés sans visa aux Etats-Unis (officiellement, ils n'existent pas), ils durent attendre un décret spécial signé de la main du président Harry Trumann, une loi d'immigration spéciale, qui permettra leur venue officielle sur le sol américain. En parallèle, près de 300 véhicules furent réquisitionnés pour permettre le transport des éléments des fusées, des machines outils, des instruments de laboratoire et des manuels de fabrication d'Allemagne jusqu'en Angleterre, d'où ces éléments gagnèrent ensuite par bateau et par train le site militaire de Fort Bliss au Texas et la base de White Sands, dans le désert du Nouveau Mexique. Transférés eux-aussi à Fort Bliss, Von Braun et son équipe s'attelèrent à la reconstruction des V2, dont les pièces avaient souffert lors de leur transport et commençaient à se couvrir de rouille. Au secret, sous surveillance constante de techniciens Américains, les transfuges procédèrent à une série de tirs dans le désert, histoire de montrer leur savoir-faire. Dans les baraquements, l'oisiveté règnait. Dehors, la chaleur était étouffante. Ce huis clos fut d'autant plus pesant que les Allemands s'inquiétaient : ils n'avaient qu'un contrat d'un an et craignaient d'être ensuite renvoyés en Europe. « Nous sommes des prisonniers de paix », se plaignit même Von Braun. Les techniciens allemands furent également assez rapidement dépités de constater que les Américains, n'avaient aucune directive à leur fournir pour encadrer leurs travaux ... Aussi, les techniciens allemands se contentèrent d'équiper leurs V2 de charges scientifiques et à les envoyer dans la haute atmosphère pour y effectuer différentes mesures. Pas moins de soixante-sept V2 furent tirés en vingt mois (entre avril 1946 et novembre 1947). L'un de ces tirs faillit virer à l'incident diplomatique : fin Mai 1947, l'une des fusée tirée depuis la base de White Sands s'écarta dangereusement de sa trajectoire initiale pour finalement aller s'écraser ... de l'autre côté de la frontière mexicaine, à moins de cinq kilomètres d'un quartier densément peuplé de la ville de Juarez. Ce couac obligea Washington à expliquer très rapidement aux Mexicains qu'il ne voulait en aucun cas lancer une attaque de missiles contre leur pays... Après ces débuts assez éprouvants, la levée du secret, dès 1946, rassura enfin la « German Team ». Ils étaient enfin libres de leurs mouvements et pouvaient sortir de la base. La ville voisine d'El Paso, devint pour eux un lieu d'excursion : ils en profitèrent pour goûter au mode de vie américain, aller au cinéma, etc... Surtout l'armée américaine leur proposa, enfin, des contrats de cinq ans pour développer des missiles à longue portée. En attendant ces lointains projets, Von Braun obtint une permission de sortie et fila, sous escorte discrète, se marier en Allemagne avec sa jeune cousine de 18 ans, Maria Luise von Quistorp.

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Durant l'été 1950, les laboratoires de développement et d'essais et ses ingénieurs furent transférés à l'arsenal Redstone à Huntsville dans l'Alabama. Une ville plus connue pour être la capitale mondiale du cresson que pour son arsenal quasi à l'abandon, c'est dire ! Von Braun fut alors nommé directeur du centre des missiles balistiques de l'armée. En moins de trois ans, son équipe parvint à développer le premier missile américain, précisément baptisé Redstone, basé sur le design du V2, et dès août 1953, les premiers missiles Redstone purent être testés à Cap Canaveral. Pour autant, le gouvernement se méfiait des ingénieurs allemands et craignaient l'effet de leur mauvaise réputation auprès du public. Le directeur du FBI, Edgar Hoover, qui surveillait de très près les faits et gestes de ces transfuges, tenta à plusieurs reprises de bloquer les projets de Von Braun. Les programmes de missiles, tous concurrents, se diversifièrent donc. Chaque branche de l'armée américaine travaillait sur ses propres projets : l'US Navy avec les fusées Viking ou bien encore l'US Air Force et son missile Atlas. Dès lors, lorsque les Etats-Unis annoncèrent en juillet 1955 leur intention de lancer un satellite artificiel au cours de l'année géophysique internationale (Juillet 1957-Décembre 1958), il n'allait pas forcément de paire que ce programme serait mené par l'équipe de Von Braun. Un Allemand à la tête du premier programme spatial américain ne ferait pas bonne figure dans l'esprit de l'opinion américaine pensait-on à Washington. Et pourtant, Werner von Braun, et nombre de ses assistants, avaient acquis la nationalité américaine au terme d'un long processus en avril 1955.

L'armée exigeait évidemment la discrétion la plus absolue sur les activités balistiques, classées « secret défense », de cette étrange communauté scientifique. Disciplinés, les nouveaux venus s'exécutèrent. Sur les contreforts des Appalaches, dominant Huntsville, à Monte Sano, Von Braun consacrait ses loisirs à la construction d'un observatoire, l'astronomie étant l'un de ses passe-temps favoris, avec l'aviation. Son premier laïus, au club Kiwani local (équivalent des Rotary ou Lions Club), laissa bouche bée les fermiers du cru, auxquels il parla de « navette spatiale ». Hors du comté, certains le trouvèrent même assez grande gueule. N'avait-t-il pas publié dans la presse un scénario annonçant une mission vers Mars d'ici à 1980 ? Quel projet fou à une époque où aucun être humain a, ne serait-ce que dépasser les limites de l'atmosphère terrestre ! Sa démarche fascina pourtant au moins un homme : Walt Disney, qui lui confia l'écriture d'une série télévisée sur l'homme dans l'espace. Il faut dire que Von Braun avait une force de caractère assez exceptionnelle, doublé d'un certain charisme et de dons de séducteur. Il collabora avec le Pape du dessin animé sur trois programmes télévisés pédagogiques aux noms évocateurs Man in Space, Man and the Moon et Mars and Beyond. Ces films, qui avaient pour but de vulgariser le programme spatial américain, lui permirent de gagner une certaine popularité parmi le grand public et de populariser ses rêves de conquête spatiale. Le réveil sera très rude pour l'Amérique un certain vendredi 4 octobre 1957 !...

Posté par xav73 à 23:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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