25 mars 2010

Du V2 à la Lune... (Partie 4)

spoutnik

Un bip-bip qui révolutionna le monde

4 octobre 1957, 22h28 heure de Moscou. Dans l'abri souterrain, autour de Sergueï Korolev l'atmosphère est tendue. Le compte à rebours résonne tandis que les projecteurs dévoilent une scène étrange : un missile de 30 mètres de haut pesant 273 tonnes est pointé tout droit vers le ciel. Soudain, la mise à feu. Un bruit assourdissant secoue le cosmodrome de Baïkonour. Un épais nuage de fumée orangée envahit la steppe kazakhe. C'est une fusée soviétique R7 qui décolle, embarquant avec elle une sphère de 80 kg munie de 4 longues antennes. Pour s'assurer du succès du lancement, il faut encore attendre le retour du signal radio. Une attente longue, inquiétante quasi oppressante puis cent minutes plus tard, un « bip-bip » faible, puis de plus en plus net s'égrène dans les écouteurs, capté également par les radio-amateurs du monde entier sur les fréquences 20,005 et 40,002 MHz. Spoutnik, « compagnon de route » en russe, devient le premier satellite artificiel de la Terre. Jusqu'au 4 janvier 1958, Spoutnik-1 tournera autour de la planète en 96 minutes, à une altitude comprise entre 230 et 950 km. Ainsi commence véritablement l'une des plus incroyables aventures technologiques de tous les temps : la conquête spatiale. En ce soir du 4 octobre, c'est l'explosion de joie à Baïkonour. L'espace est désormais à la portée de l'homme. C'est l'euphorie parmi les techniciens et les ingénieurs. Très ému, Sergueï Korolev se retourne vers ses collaborateurs « Aujourd'hui nous avons réalisé le rêve des plus brillants Hommes ayant jamais vécu, parmi eux, notre grand scientifique Konstantin Eduardovich Tsiolkovski. J'ai attendu ce jour toute ma vie ! » Prévenu par Korolev en personne, Nikita Khroutchev, le secrétaire du parti, ne marmonna pourtant que quelques mots de félicitations et alla se coucher. Le lendemain, le quotidien du Parti communiste, la Pravda, accorda à peine une petite colonne à l'information. Les dirigeants soviétiques mesuraient mal l'ampleur de l'évènement. Après tout, ce lancement était surtout destiné à tester le R-7 Semiorka, un missile balistique intercontinental conçu par Korolev, destiné à l'origine au transport de charges nucléaires. Outre-Atlantique en revanche c'est le choc. Le Herald Tribune afficha ainsi à sa une des phrases chocs comme : « Pearl Harbor technologique », « une grande défaite des Etats-Unis » La claque fut d'autant plus magistrale que les Soviétiques prouvaient ainsi, et c'est bien ce qui inquiétait le plus l'armée américaine, qu'ils avaient la capacité d'atteindre les Etats-Unis avec un missile nucléaire et qu'il fallait regarder désormais l'URSS comme une superpuissance militaire. Spoutnik est autant un trophée militaire que spatial.

La R7, ou Semiorka, véritable monstre d'acier, est la lointaine descendante des R1 et R2 de la fin des années 1940. Elle répond à une commande des autorités soviétiques de développer un missile intercontinental capable de transporter des bombes H sur des milliers de kilomètres. La conception de la R7 est originale : un corps central auquel sont accolés quatre accélérateurs. En effet, ne disposant pas de la technologie nécessaire à la réalisation de moteurs très puissants, Korolev dut contourner cette difficulté en assemblant des moteurs en faisceaux, dont la conception fut confiée à Glouchko. (3) Le projet était monumental : la fusée développait ainsi 500 tonnes de poussée avec pas moins de 32 chambres de combustion brûlant un mélange de kérosène et d'oxygène liquide ! Ces caractéristiques poussèrent les Soviétiques à construire un nouveau pas de tir à Tyura Tam dans les steppes du Kazakhstan, au bord du Syr-Daria. De 1955 à 1956, des millions de m3 de terre furent déplacés afin de créer une gigantesque plate-forme de lancement pour la R7. Ce site, éloigné de tout, permettait la retombée des étages en vol, l'implantation de station de mesure et évitait les regards indiscret.s Passé à la postérité sous le nom de Baïkonour, la nouvelle base de lancement est pourtant située à près de 370 km de cette petite ville kazakhe. Les officiels soviétiques avaient en effet baptisé ce nouveau cosmodrome ainsi dans une tentative assez vaine de cacher sa localisation exacte aux puissances étrangères. Le nom de Baïkonour était même signalé à l'entrée de la base afin de leurrer les occidentaux.

histo22_IUtiliser le missile R7 comme lanceur spatial à des fins scientifiques ne semblaient pas une évidence aux yeux des autorités russes (les hauts gradés de l'armée considéraient d'ailleurs le satellite « comme un gadget, un fantasme idiot de Korolev. ») et Sergueï Korolev dut se battre avec acharnement pour obtenir les autorisations nécessaire, profitant même d'une inspection du premier secrétaire du parti communiste en personne (Nikita Khrouchtchev depuis la mort de Staline en Mars 1953) pour débloquer la situation. Ironie du destin, la R7 fut au final un bien piètre missile balistique. Le projet initial comportait le lancement d'un véritable laboratoire orbital appelé Objet D pesant près de 1,3 tonnes ! Mais en Janvier 1957, voyant que l'Objet D ne serait pas prêt à temps, Korolev préféra abandonner son projet (l'Objet D sera finalement lancé le 15 Mai 1958 sous le nom de Spoutnik 3) pour un satellite simplifié, Spoutnik, une simple sphère de 80 cm de diamètre, pesant 50 kg, remplie d'azote et équipée d'un émetteur radio ondes courtes d'une durée de vie de 20 jours. De nombreux contretemps vinrent également affecter les tests effectués sur le lanceur du Spoutnik, la Semiorka. En mai, le Kremlin donna son feu vert pour le premier essai de la R7, ce sera un échec. Le 15 mai, après de nombreux reports du à la météo et aux derniers problèmes techniques, la fusée décolla mais déviant de sa trajectoire, elle explosa 300 km plus loin. Le deuxième essai eut lieu le 12 juillet mais un court circuit fit exploser la fusée avec seulement 40 secondes de vol. Il faudra attendre un troisième tir, le 25 août, pour connaître enfin le succès. Après séparation, l'ogive expérimentale rentra dans l'atmosphère et retomba à l'endroit visé dans la lointaine Sibérie. Fort de ce succès et des suivants, la décision fut prise de fixer le lancement du Spoutnik le 5 octobre de la même année. Un lancement effectué dans le plus grand secret qui stupéfia le monde et abasourdit les Américains. Il fut suivi un mois plus tard d'une autre grande première : le 3 novembre 1957, Spoutnik 2 emmena à son bord le premier être vivant dans l'espace, la chienne Laïka. Premier animal sacrifié aux rêves de conquête spatiale également puisque le programme ne prévoyait aucune récupération possible (le Spoutnik n'étant pas équipé pour ce genre de manœuvre et était destiné à se consumer lors de son retour dans l'atmosphère). La cabine pressurisée, dans lequel se trouvait Laïka, était soudée au dernier étage du lanceur. La petite chienne survécut à peine quelques heures au lancement avant de décéder de stress et de surchauffe, probablement due à une défaillance du système de régulation de température. Malgré la mort de Laïka, l'expérience prouva qu'un être vivant pouvait survivre à un vol en orbite autour de la Terre et subir les effets de l'impesanteur, une voie dans laquelle les Soviétiques n'allaient pas tarder à s'engouffrer...

(3) Au milieu des années 50, Korolev faisait face à de nombreux problèmes de développement, technologiques mais aussi humains, pour répondre aux commandes du Soviet Suprême concernant le transport des toutes nouvelles armes nucléaires. Pour surmonter ces difficultés, il faisait attention à maintenir le support de son défenseur le plus important, Staline, en personne dont l'avis était définitif dans toutes les décisions importantes. Nikita Khrouchtchev fait un compte­rendu amusé de cette période charnière dans ses Mémoires : « Tant que Staline était en vie, il monopolisait complètement toutes les décisions concernant la défense nationale, incluant ­ je dirais même spécialement ­ celles touchant les armes nucléaires et les moyens des les lancer. Nous étions parfois présents quand de tels sujets étaient discutés, mais il ne nous était pas permis de poser des questions. Par conséquent, quand Staline mourut (N.B. : début mars 1953), nous n'étions pas vraiment préparer à porter le fardeau qui tomba sur nos épaules... Peu de temps après sa mort, Korolev est venu présenter son travail lors d'une réunion du Politburo. (...) Quand il nous a montré une de ses fusées, nous avons pensé qu'elle ne ressemblait à rien, peut­être à un cigare énorme ! Korolev nous invita à faire un tour de la plate­forme de lancement et essaya de nous expliquer comme la fusée fonctionnait. Nous étions comme des paysans dans un marché. Nous marchions autour de la fusée, la touchant, la « tâtant » presque, la tapant pour voir si elle était assez solide... »

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Posté par xav73 à 00:12 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Du V2 à la Lune... (Partie 4)

    bite

    je vous trouve genial

    Posté par bite, 28 janvier 2011 à 09:00 | | Répondre
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