14 janvier 2010

Du V2 à la Lune... (Partie 2)

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Korolev, l'homme du goulag...

Pour encadrer les scientifiques allemands et exploiter les divers débris et plans du V2 à leur disposition, les Soviétiques firent appel à toutes les éminences grises du pays et notamment sur recommandation de Valentin Glouchko, alors en charge de la conception des moteurs des missiles russes, à un dénommé Sergueï Korolev. Un choix non sans équivoque puisque ce dernier venait à peine de purger une peine de prison sur dénonciation de ... ce même Glouchko ! Arrêté en juin 1938 au cours des purges staliniennes, simplement parce qu'il avait eu le malheur de travailler sous les ordres du jeune maréchal Mikhaïl Toukhatchevski, un des créateurs de l'Armée rouge moderne soupçonné par Staline de vouloir le renverser, Korolev fut condamné à dix ans de goulag pour « activités anti-communistes ». Transféré de prison en prison, il se retrouva en octobre 1939 dans la plus redoutable de toutes, un goulag de la Kolyma, dans l'extrême orient de la Sibérie. De l'enfer glacé de cette mine d'or, il gardera comme séquelles à vie une mâchoire fracassée durant un interrogatoire ainsi qu'une santé des plus fragiles. Après onze mois de ce régime de travaux forcés, Korolev fut finalement transféré dans une charaga, sorte de résidence surveillée pour savants, d'où il est libéré en juin 1944. La fin d'une longue disgrâce pour un ingénieur qui avait pourtant été avant-guerre un des rouages clés de la recherche aéronautique soviétique travaillant particulièrement sous la direction d'Andreï Tupolev. Né le 12 janvier 1907 à Jytomyr, ville provinciale du centre de l'Ukraine, alors partie de la Russie impériale, Sergueï Korolev voyait ainsi se présenter à près de 40 ans l'occasion de poursuivre son rêve de toujours : l'exploration de l'espace.

En août 1946, Korolev fut ainsi nommé chef du bureau d'études expérimentales OKB-1, intégré au NI-88, département nouvellement créé et chargé du développement et de l'industrialisation des missiles basés sur des V2. Sous sa houlette, le soviétiques apprendront à faire des fusées grâce aux pièces saisies et à l'aide des techniciens allemands emmenés en URSS qui redessinèrent fidèlement les plans des V2. Une entreprise minutieuse pour laquelle ils reçurent une aide inattendue, un cadeau quasi extraordinaire : une partie des plans originaux des V2 ! L'histoire est plutôt rocambolesque mais elle fera gagner de précieux mois à l'équipe soviétique, qui s'apprêtait donc à tout redessiner. Durant la débâcle, des SS avaient évacué ces plans ultra-secrets vers Prague. Par un curieux concours de circonstances, ils s'étaient retrouvés dans un wagon de chemin de fer. Accroché à un train de caisses de bière Pilsen, en partance pour Moscou, ce wagon faisait partie d'un don du tout nouveau gouvernement tchécoslovaque à Staline. Nul doute que ce dernier sut apprécier le cadeau à sa juste mesure... Ne restez qu'à traduire ses plans allemands en russe, les compléter et les corriger si besoin pour pouvoir démarrer une chaîne de fabrication.


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Le travail effectué aboutira en 1947 au lancement du premier missile balistique russe, le R1, certes ni plus ni moins qu'une simple copie des V2 allemandes mais qui servira de point de départ au programme spatial soviétique. Un travail effectué sous la surveillance constante des hommes du NKVD, et de leur responsable, le général Ivan Serov. Une véritable épée de Damoclès suspendue en permanence au dessus de la tête des techniciens. La moindre incartade au règlement de sécurité, le moindre incident technique faisaient planer l'accusation de sabotage... pour ceux qui sortaient à peine du goulag, Korolev en tête, et pour les autres, la menace était tout sauf vaine ! Le premier essai d'un R1, courant octobre 1947, faillit d'ailleurs tourner au drame, et l'avenir des scientifiques subitement s'obscurcir, lorsque la trajectoire du missile s'infléchit dangereusement vers la gauche, se dirigeant même vers la ville de Saratov, peuplée à l'époque de près d'un demi-million d'habitants ! Par chance, la R1 ne franchit que 231 km. Mais elle avait bien dévié de la trajectoire prévue : 180 km sur la gauche. Après ce premier essai mi-figue mi-raisin, dix fusées de conception allemande furent lancées de la base de Kapustin Yar, près de Stalingrad, durant les mois suivants. Cinq seulement atteignirent leur but, soit un taux de « réussite » voisin de celui atteint par les V2 tirés pendant la guerre. A vrai dire, peu satisfaisant... Moderniser la fusée s'avérait urgent : les techniciens soviétiques estimèrent avoir exploité au maximum les connaissances des Allemands, qui furent donc dès lors assez vite exclus du programme spatial et renvoyés en Allemagne de l'Est. La nouvelle R1 « russifiée », fabriquée à une vingtaine d'exemplaires, subit une campagne de tirs en automne 1948. Seules, neuf fusées parvinrent à décoller. Parmi elles, deux ratèrent leur cible... Le chemin de la fiabilité est long et tortueux mais à l'aune de ces premiers succès plutôt prometteurs, Korolev devint un personnage clé, un élément primordial dans les réussites futures aux yeux du Soviet Suprême. Il dut donc, signe de la paranoïa galopante enveloppant ces premières années de la Guerre Froide, cesser officiellement d'exister, devenir anonyme, n'être plus qu'un homme sans nom auquel on faisait uniquement référence par son grade d'ingénieur en chef...

Posté par xav73 à 15:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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