25 mars 2010

Du V2 à la Lune... (Partie 6)

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Gagarine, et l'homme conquit l´espace...

Sergueï Korolev est couvert d'honneurs, du moins dans le plus grand secret puisque sur ordre des hauts dirigeants de l'URSS il lui est interdit d'apparaître en public. Personne ne doit savoir qui il est , ni son nom, ni sa fonction. Assigné en URSS, il ne peut savourer son succès. Il ne fut cité dans aucun des récits de l'époque sur le vol historique du Spoutnik, et son rôle clé n'était connu que de quelques responsables et ingénieurs. Les savants russes en voyage à l'étranger se virent ainsi attribuer les mérites de Korolev. Leonid Sedov, membre de l'Académie des Sciences, sans lien aucun avec le programme Spoutnik, fut ainsi considéré par la presse occidentale comme « le père du Spoutnik ». Un peu embarrassé, il donna des conférences à l'étranger et reçut des honneurs qui ne lui étaient pas dûs. Peu après, une délégation de la Fondation Nobel se rendit à Moscou pour savoir à qui décerner le prix. L'Académie des Sciences, sur ordre du Comité Central, refusa de donner le nom de Korolev. La déclaration de Sergueï Khrouchtchev, fils de Nikita, au sujet du lancement de Spoutnik et de la « non­mention » du nom de Korolev est d'ailleurs sans ambiguïté « Le KGB savait bien qu'il n'y avait pas de raison de taire son nom, mais comme me le dit le chef du KGB Ivan Serov, puisque les ressources de l'ennemi étaient limitées, autant le laisser les gaspiller dans le vain espoir de dévoiler des secrets qui n'en étaient pas. [...] Mais le monde voulait connaître son nom. Le comité du prix Nobel décida d'honorer le concepteur du Spoutnik, mais pour cela il lui fallait un nom. Le comité intervint auprès du gouvernement soviétique. Mon père pesa soigneusement sa réponse. La situation était délicate et son principal souci n'était pas la confidentialité. Le conseil des ingénieurs en chef était responsable de tous les projets spatiaux. Korolev était à la tête de ce conseil, mais d'autres ingénieurs en chef ­ plus d'une douzaine ­ estimaient être tout aussi éminents. Mon père était conscient du fait que ces ingénieurs en chef étaient dévorés par l'ambition et la jalousie. Il ne faisait aucun doute pour lui que si le comité Nobel décidait de donner le prix uniquement à Korolev, les autres ingénieurs écumeraient de rage. Ils refuseraient de collaborer avec Korolev. Une équipe bien organisée s'écroulerait comme un château de cartes, réduisant à néant les projets de recherche spatiale et de développement de missiles, menaçant par là la sécurité du pays. D'après mon père, on pouvait obliger les scientifiques et les ingénieurs à travailler ensemble, mais on ne pouvait les forcer à créer quelque chose. Mon père dit finalement au comité Nobel que tous les Soviétiques s'étaient distingués pour leur travail sur le Spoutnik et qu'ils méritaient tous le prix. Korolev fut offensé, mais ne dit rien. Le prix Nobel fut décerné à quelqu'un d'autre. »

histo25Après le lancement des trois premiers Spoutnik, la carrière de la R7 s'engagea définitivement dans le spatial civil. Les militaires refusèrent même de l'intégrer dans leur armement. Sa mise en œuvre beaucoup ­ trop longue ­ principalement le remplissage des réservoirs ­ la rendait, en effet, trop vulnérable. Mais Korolev n'en avait cure, il put ainsi se concentrer totalement sur ses programmes. En mai 1958, les premières esquisses du futur vaisseau spatial piloté sortirent de son bureau d'études. Les choix se précisaient : module récupérable se séparant du module de service, choix de la sphère pour le vaisseau au lieu du cône, calcul et choix de la protection thermique, etc... Parallèlement aux travaux exploratoires menés dans ses propres bureaux, Korolev confia à deux bureaux d'études extérieurs un projet d'avion aérospatial piloté. Lancé par la R7 sur une orbite circulaire à 300 km d'altitude, ce planeur aérospatial (PKA en russe) devrait y rester quelque 24 heures, avant d'effectuer une descente balistique guidée jusqu'à l'altitude de 20 km. Arrivé dans ce domaine de vol, il déploierait des ales pour atterrir en vol aérodynamique. La rentrée complète devrait durer une heure et demie. Un an et demi plus tard, devant la complexité des problèmes thermiques : Korolev abandonna cette solution élégante : son vaisseau sera tout simplement sphérique, et sa rentrée sur Terre se fera uniquement en balistique. Le vaisseau Vostok (en russe, « Orient » là où se lève le soleil, un nom trouvé par Korolev lui­même) venait d'être défini. Tous ses systèmes et sous­systèmes sont testés et mis au point au début de lannée 1960 : système d'éjection du cosmonaute, scaphandre, instrumentalisation de bord... Le complexe de télémesures créé pour les premiers spoutniks est complété par de nouvelles stations de poursuites, les systèmes de communication radio et TV sont expérimentés et mis au point au sein du ministère de la radio. Le programme Vostok est ambitieux. Il avait pour objectifs de mettre sur orbite le premier vaisseau habité, d'étudier la faculté d'adaptation de l'homme dans l'espace et surtout de récupérer saints et saufs l'homme et le vaisseau. Il fallut donc se préoccuper du retour du vaisseau sur Terre. La mission Spoutnik 5 régla ce problème en devenant le premier vol spatial à ramener ses occupants vivants. Courant août 1960, les chiennes Belka et Strelka, accompagnées d'une véritable ménagerie composée entre autres, d'un lapin, de quarante souris, de mouches mais aussi de plantes et de champignons, passèrent une journée dans l'espace avant de retoucher saines et sauves le plancher des vaches.

Et s'il fallut préparer le matériel pour cette nouvelle mission, il fallut également préparer les hommes. Une commission destinée à élaborer des critères de sélection fut organisée en mai 1959. Où choisirent les futurs cosmonautes ? Certains proposèrent de prendre les scaphandriers ou les sous-mariniers, des professions habituées au confinement. Finalement les aviateurs l'emportèrent : les pilotes d'essais ont une forme physique impeccable ; de plus ils sont habitués à réagir à un environnement technique, et ont l'expérience des accélérations et des vibrations. Une annonce, sans plus de précisions, est faite dans les unités de l'armée de l'air soviétique. Plus de 3 000 candidats subirent une batterie de tests psychologiques et médicaux. Fin octobre 1959, il n'en restait plus que 102, qui furent appelés à Moscou pour y subir une dure sélection à l'hôpital aéronautique central. Début mars 1960 : seulement vingt apprentis cosmonautes restaient en course, une course dont il ne connaissait d'ailleurs pas l'objectif, classé secret défense. La sélection définitive est achevée début janvier 1961, six candidats furent alors retenus pour le premier vol par la Commission : Youri Gagarine, Guerman Titov, Grigori Nelioubov, Adrian Nikolaiev, Pavel Popovitch et Valery Bykovski. De ces 6, il ne resta très vite que deux hommes réellement en lice : Gagarine et Titov, de part leur résultats mais aussi de leur petite taille, caractéristique importante au vu de la faible place disponible à l'intérieur du Vostok. De l'avis de tous, Guerman Titov était le plus brillant. Mais il avait le tort d'être fils d'instituteur... Le choix se porta donc sur Youri Gagarine, un jeune communiste issu du peuple, fils d'ouvrier, qui avait de plus la préférence secrète de Korolev. Le choix est donc définitivement entériné : le premier homme dans l'espace s'appellera Youri Gagarine. Titov en gardera une grande amertume toute sa vie.

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Le feu vert final pour le vol de Vostok 1 fut donné par une directive ultra-secrète du Comité Central, daté du 3 Avril 1961. Sur le site de Baïkonour, Korolev convoqua son équipe pour faire un ultime tour d'horizon des problèmes techniques et s'assurer que cette grande première historique ne tournera pas au drame. A 5 heures du matin , le 12 avril 1961, Gagarine et sa doublure Titov sont réveillés. Sur le pas de tir, les réservoirs de la R7 se remplissent. A 7 heures du matin, Gagarine est allongé dans son Vostok. Les préparatifs traînent en longueur. Enfin à 9h07, Korolev annonce : « Allumage ». Gagarine répond : « Poyekhali ! (On est parti !) ». La fusée s'éleva puis s'inclina vers l'Est. Les contrôleurs au sol ne savaient pas si une orbite stable avait été atteinte jusqu'à 25 minutes après le décollage. Le contrôle de l'altitude de l'engin était géré par un système automatisé. Quelques minutes plus tard, les responsables d'une base militaire américaine en Alaska n'en crurent pas leurs oreilles lorsqu'ils captèrent sur leur radio les conversations, en russe, entre l'occupant du Vostok et un correspondant à terre qui se faisait appeler Zaria (« l'aube ») : Korolev en personne. C'est lui qui, de Baïkonour, assura la liaison. L'équipe médicale et les ingénieurs ne savaient pas comment le corps humain réagirait à l'absence de gravité. Pour cette raison, les contrôles de vol du pilote étaient verrouillés pour empêcher Gagarine de prendre un contrôle manuel. Les codes pour déverrouiller les commandes étaient placés dans une enveloppe embarquée, à l'usage de Gagarine en cas d'urgence. Vostok ne pouvait pas changer d'orbite, seulement d'altitude sur son orbite. Durant la majeure partie du vol, l'altitude du vaisseau pouvait fluctuer. Le vaisseau atteignit son apogée, altitude la plus haute, au niveau du Cap Horn puis le système automatisé ramena Vostok 1 dans l'alignement voulu après le freinage après environ une heure de vol. L'allumage des rétrofusées eut lieu au large de la côte occidentale de l'Afrique, près de l'Angola, à environ 8 000 km du lieu d'atterrissage sélectionné; elles fonctionnèrent durant environ 42 secondes. Pour des raisons de poids, il n'y avait pas de rétrofusées de remplacement. Le vaisseau avait embarqué 10 jours de provisions pour attendre la chute naturelle de l'orbite, dû au frottement atmosphérique, au cas où les rétrofusées n'auraient pas fonctionné. Cette opération était cruciale : si les calculs s'étaient révélés erronés : le vaisseau aurait pu pénétrer dans l'atmosphère de manière trop violente et se désintégrer ou bien au contraire être propulsé sur une orbite trop haute. Après le freinage, le module d'équipement de Vostok resta involontairement fixé au module de rentrée par un ensemble de sangles. Les deux tiers du vaisseau étaient censés se séparer dix secondes après la fin du freinage, mais cela ne se produisit qu'au bout de dix minutes. Le vaisseau subit entretemps des girations désordonnées avant que les sangles ne brûlent et que le module de descente ne prenne sa propre attitude de rentrée. Si les deux parties ne s'étaient pas séparées, Gagarine courrait à une mort certaine. A 7 000 m d'altitude, des boucliers explosifs déclenchèrent l'ouverture de la trappe du Vostok. Le cosmonaute fut éjecté peu après. Ce fait a été dissimulé par le gouvernement soviétique pendant longtemps, car pour qu'un vol spatial soit enregistré comme tel, il fallait que le pilote demeure à bord de son vaisseau du décollage à l'atterrissage. Engoncé dans son scaphandre, Gagarine atterrit finalement en parachute à 26 km au sud-ouest d'Engels, dans la région de Saratov, 1 heure et 48 minutes après le décollage et une unique révolution. Une apparition qui causa la stupeur des paysans locaux qui le prirent pour un espion américain. Le premier vol spatial avait duré moins de deux heures mais avait révolutionné les esprits. Devenu un héros de l'Union Soviétique, il fut reçu en grandes pompes par Nikita Khrouchtchev sur la Place Rouge et promu au rang de major. Tous les grands apparatchiks du régime furent invités au Kremlin. Dans le public, perdu au milieu d'un million de Moscovites, un homme anonyme, en retrait, perdu dans l'immensité de la foule de ses compatriotes, Sergueï Korolev venu assister dans le plus grand secret aux honneurs réservé au premier cosmonaute soviétique...

histo26En parallèle du développement des vols habités, une autre responsabilité échut à Sergueï Korolev celle de développer une série de sondes interplanétaires : ce sera le programme Luna, complété par la suite par les programmes Venera et Mars. La Lune, Mars et Vénus sont les astres les plus observés par l'homme à l'œil nu depuis les anciens temps. L'invention de la lunette par Galilée en 1610 et du radar en 1945 permit d'étendre le champ d'observation et de poser de nombreuses questions sur ces corps célestes. La prochaine étape sera donc, logiquement, l'envoi de sondes automatiques in situ. Trois voies de recherche furent lancées : des missions de durée très courtes avec des sondes approchant le corps célestes pour s'y écraser dessus ou passer au-delà ; des missions avec dépôt d'instrumentation sur la surface ou mise en orbite et des missions permettant le retour d'échantillons sur terre. Le lancement de la première sonde lunaire, Luna 1, eut lieu le 2 janvier 1959 depuis le cosmodrome de Baïkonour. Luna 1 s'approcha à 5 995 km de la surface de la Lune le 4 janvier après 34 heures de vol, devenant ainsi le premier objet créé par l'homme à atteindre la vitesse de libération de la Terre, s'affranchissant donc de l'attraction terrestre. Au final, la sonde se mit en orbite autour du soleil dans une région comprise entre la Terre et Mars, réalisant là encore une autre première : le premier corps artificiel à orbiter autour du soleil. Beaucoup d'observateurs pensèrent cependant que son objectif final devait être de s'écraser sur la Lune ce que la sonde Luna 2 parviendra finalement à faire quelques mois plus tard. Fin 1959, la sonde Luna 3 fut, elle aussi, à l'origine d'une autre première en transmettant, le 7 octobre, des photographies de la face cachée de la Lune en se plaçant en orbite autour de cette dernière. La liste des premières réalisées par l'équipe Korolev commençait à très sérieusement s'allonger et à agacer les grands pontes de la NASA outre-Atlantique. Au total, près de 47 sondes furent lancées durant le programme Luna qui préfigurait le futur programme lunaire soviétique... Le début d'une longue litanie de premières côté soviétique, d'une longue série de gifles pour les Etats-Unis : Korolev fait des merveilles.

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