20 août 2009

"The Floodlight Friendlies", l'heure de gloire de Wolverhampton

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WOLVERHAMPTON


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HONVED


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Au cœur des années 1950, les principaux clubs européens souffraient de ne tirer l’essentiel de leurs ressources que de leurs compétitions nationales. Les équipes de l’Est, notamment, que l’hiver forçait à interrompre leur Championnat, avaient pris l’habitude de parcourir l’Europe occidentale à la recherche de chaleur et de recettes. C’est ainsi que le Dynamo de Moscou avait, au cours d’une tournée fameuse dès novembre 1945, révélé la valeur ascendante du football soviétique. De complets inconnus, les Moscovites passèrent au statut de stars outre-manche après avoir notamment fait jeu égal avec Chelsea – 3 partout – largement battu Cardiff City (10-1) et s’être imposés 4-3 devant un Arsenal pourtant renforcé pour l’occasion par la doublette Stanley Matthews, Stan Mortensen, Joe Bacuzzi. D’autres équipes, hongroises, tchécoslovaques, yougoslaves, jouaient en Grande-Bretagne, en Italie, en France, grâce à l’intervention d’astucieux matchmakers, tel que le prolixe et intelligent Julius Ukrainczyk. Les journalistes profitaient de ces rencontres pour meubler leurs rubriques qui, faut d’actualité suffisante, sonnaient bien creux les jours de semaine. C’est ainsi que Gabriel Hanot (alors journaliste sportif à L’Equipe) choisit, dans la semaine du 13 au 20 décembre 1954, d’aller assister en Angleterre aux matches qui opposaient Wolverhampton et Chelsea aux deux clubs phares de Hongrie, Honved et Vörös Lobogó. Cette présence de l’une des meilleurs plumes sportives françaises dans les travées de Molineux lors de la rencontre entre le club local et Honved, à priori anecdotique, allait pourtant révolutionner le football européen pour les décennies suivantes…


Créé en 1877, membre fondateur de la Football League en 1888, le club des Wolverhampton Wanderers vivait dans ces années-là son âge d’or grâce à une équipe menée notamment pour son illustre capitaine, Billy Wright, qui reste toute sa carrière durant fidèle au paletot doré. Les Wolves remportèrent leur premier titre de champion d'Angleterre lors de la saison 1953/1954, terminant 4 petits points devant West Bromwich Albion, autre club de la tentaculaire banlieue industrielle de Birmingham. En septembre 1953, un match amical contre la sélection sud-africain (battue 3 à 1) avait célébré l’inauguration des premiers projecteurs à Molineux pour la rondelette somme de 10 000 £. Profitant de cette nouvelle installation, une grande série de matchs amicaux fut alors organisée. Elle allait être, fort logiquement, surnommée par la suite "The Floodlight Friendlies" Les premiers adversaires furent le Celtic Glasgow, le Racing Club de Buenos Aires, First Vienna, Maccabi Tel-Aviv et le Spartak Moscou. Tous furent battus à l'exception des Autrichiens qui arrachèrent le match nul. C’est dans ce schéma que s’inscrivait en décembre 1954 la rencontre entre Wolverhampton et le Honved, le club de l’armée hongroise. Maudits hongrois qui venaient par deux fois en l’espace de quelque mois de ridiculiser la sélection anglaise ; une première fois dans son antre de Wembley au terme d’une véritable leçon de football, une deuxième à Budapest qui tourna à la véritable humiliation pour les Three Lions. L’ossature de cette fabuleuse équipe nationale hongroise (dramatiquement battue par l’Allemagne en finale de la Coupe du Monde 1954 quelques mois auparavant) était fournie par le Honved : des joueurs comme József Bozsik, Zoltán Czibor, Sándor Kocsis et bien sur Ferenc Puskás sévissaient tous les week-ends sous les couleurs du club de l’armée. Considéré par beaucoup comme la meilleure équipe au monde à l’époque, Honved était surtout un instrument politique des plus efficaces en ces temps de guerre froide. Pour assurer son rôle de « défenseur de la patrie », l'équipe sillonnait fréquemment l'Europe en quête de gloire, jouant parfois plusieurs jours d'affilés. Deux mois avant cette rencontre face à Wolverhampton, Honved avait d’ailleurs battu West Bromwich Albion, 5-3, à Bruxelles. C’est donc peu dire que le match opposant les Wolves à Honved dépassait l’enjeu du simple match amical. Toute l’Angleterre s’était passionnée pour cette rencontre qui était l’occasion de prendre une revanche face à ces Hongrois et de restaurer un peu de leur fierté, piquée à vif, par ces désillusions successives…


Feuille du match : Wolverhampton Wanderers - Honved 3-2

Buts : 
Wolverhampton : Johnny Hancocks (50ème sur penalty), Roy Swinbourne (77ème, 80ème).
Honved : Sándor Kocsis, Ferenc Machos. 

Lieu : Wolverhampton, Molineux Stadium

Date : 13 Décembre 1954

Arbitre : M. Leafe (Angleterre) 

Affluence : 54 998 spectateurs

Composition des équipes : 

Wolverhampton : Bert Williams - Eddie Stuart (un Sud-Africain, le seul "non-anglais" de l'équipe), Bill Shorthouse - Bill Slater, Billy Wright, Ron Flowers - Johnny Hancocks, Peter Broadbent, Roy Swinbourne, Dennis Wilshaw, Sammy Smith. Entr: Stan Cullis.

Honved : Lajos Faragó - Tibor Palicskó, Gyula Lóránt, János Kovács - József Bozsik, Nándor Bányai - László Budai II, Sándor Kocsis, Ferenc Machos (apparement remplacé au cours du match par György Babolcsay), Ferenc Puskás, Zoltán Czibor. Entr: Jenő Kalmár
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Le Match :


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Dans cette capitaille de la quincaillerie de 130 000 habitants, comme l'écrivit Hanot, "le football est une diversion, une réjouissance et presque un hymne de délivrance, surtout quand une atmosphère de pluie et de fumée s'abat sur la ville et la noie". Une description guère avenante d'une ville qui, il faut bien en convenir, a tout les atours de la sinistre banlieue industrielle. Mais à la noirceur du décor s'oppose la chaleur des cœurs. "Les Wolves parurent si pénétrés de leur mission sociale et humanitaire que leurs extraordinaires « engagements » en nocture, sous un éclairage bien supérieur à tout ce qui existe en France sur les stades, ne pouvaient ne pas déchaîner l’enthousiasme des 55.000 spectateurs arrachés à leur ambiance terrestre. Il aurait fallu être un partisan fanatique de Honved pour demeurer indifférent à la communion sportive de la foule." Il fallait s'y attendre, les Hongrois ne sont pas en territoire ami dans un Molineux en fusion et en totale communion avec son équipe. La douche froide sera d'autant plus rude pour le public puisqu'après à peine un quart d'heure de jeu, son équipe accusait déjà un débours de deux buts. Ces diables de Hongrois, dans leur maillot blanc orné de deux bandes rouges avaient frappé deux fois par l'intermédiaire de Sándor Kocsis et Ferenc Machos. Tout d'abord, après 10 minutes de jeu sur un terrain plutôt boueux, László Budai obtint un coup-franc pour une main de Flowers près de la surface. Sur ce "mini-corner" tiré par Puskás, Sándor Kocsis plaça une tête magistrale qui finit dans les buts anglais : 0-1, justifiant, s'il le fallait une nouvelle fois, sor surnom de "Tête d'or". Malgré cette ouverture du score rapide, Wolverhampton n'abdiqua pas. Peu après, Bill Shorthouse récupéra la balle au milieu et quelques secondes plus tard Roy Swinbourne se retrouvait devant le gardien hongrois Lajos Faragó mais perdit son duel. Double punition pour les locaux qui sur la contre-attaque encaissaient un but de Ferenc Machos, bien lancé par Kocsis, malgré le retour in extremis de Billy Wright : 0-2. Les Hongrois justifiant bien leur réputation, de véritables "danseurs magyars" comme les magnifia Hanot. "Les Hongrois plus rapides en action, plus vifs, plus légers, plus à l’aise sur un pied, plus danseurs, plus prestidigitateurs, prirent un prompt avantage selon leur habitude. Des virtuoses tels que Bozsik et Puskas (bien qu’ils soient hors de forme) trompèrent leurs adversaires et le public en accomplissant une action imprévue, et non le geste logique, attendu, tel que le commandaient leurs attitudes ou leur position."


2 buts en un quart d'heure, Wolverhampton aurait pu rêver d'un meilleur début de match. Surtout que les Wanderers n'inscriront aucun but en première période. Bien qu'ils aient plusieurs occasions chaudes, ils tombèrent à chaque fois sur un portier hongrois dans un bon jour. Il fallut même une magnifique double parade de leur propre gardien, Bert Williams, pour éviter de prendre définitivement l'eau avant la mi-temps. Dans les vestiaires, Stan Cullis remotiva ses joueurs en essayant de les décomplexer "Vous êtes trop nerveux. Sortez de là (NDLR : du vestiaire) et jouez votre jeu normal." Ces mots eurent rapidement l'effet escompté. A la 49ème minute, Johnny Hancocks obtint un penalty, plus que généreux, sur une faute de Kovács. Il se fit justice lui même en tirant le penalty en force : 1-2. Pour Hanot, "il n'est pas juste que l'arbitre anglais, M. Leafe, ait sifflé un penalty imaginaire contre l’arrière Kovacs (on avait l’impression que le directeur de jeu herchait l’occasion depuis un moment). Sans le but de Hancocks obtenu sous ce faux prétexte, Wolverhampton eût aussi bien gagné. Il n’avait nullement besoin d’une faveur. Les assauts inlassables des avants anglais, constamment alimentés par les arrières frappant fort de la tête et du pied, à l’exemple de Wright, distendirent, disjoignirent, disloquèrent en deuxième mi-temps la défense du club de Budapest aux abois." A un quart d'heure de la fin, Honved menait pourtant toujours 2 à 1. Swinbourne marqua le but égalisateur à la 76ème minute de la tête sur un centre de Dennis Wilshaw : 2-2. Les dix dernières minutes durent paraître une éternité aux fans des Wolves. L'équipe eut une succession de corners sans réussite. Le but victorieux se faisait attendre. La délivrance vint du pied de Swinbourne, une nouvelle fois. Après une passe millimétrée de Sammy Smith, il réussit à glisser la balle sous le gardien adverse, réalisant le doublé et offrant aux Wolves la victoire : 3-2


"Prolongations" :


Ce succès de prestige, associée aux victoires précédentes, suffit à un rédacteur  du Daily Mail, en l’occurrence David Wynne-Morgan, pour qu’il affirme dès le lendemain que "Wolverhampton [était] le champion du monde des clubs".  Une amorce du même ton que le reste de l’article dithyrambique sur le match et les qualités réelles ou supposées du club champion d’Angleterre. "L’Angleterre n’a jamais eu de champions aussi valeureux. […] Ils ont transformé une défaite presque certaine en une glorieuse victoire et la légende de l’invincibilité hongroise a péri dans ce bourbier de Molineux". Gabriel Hanot, dans l’article qu’il téléphona à L’Equipe le lendemain du match, et qui parut le 15 décembre, commença par décrire, avec sa verve habituelle, la manière dont s’y étaient pris les footballeurs britanniques pour reprendre deux buts aux vedettes magyares et, finalement, l’emporter. "Ils pratiquèrent, écrivit-il, ce jeu viril et généreux, tête haute, poitrine en avant, perpendiculaire à l’axe des buts, qui représentait autrefois et qui, je crois, représentera bientôt de nouveau la qualité essentielle et originelle du football insulaire." Puis, ayant achevé son compte-rendu, aussi minutieux et imagé que l’ordinaire, Hanot se souvint de la fanfaronnade de son confrère britannique et ajouta à ses cent vingt lignes deux paragraphes qui devaient provoquer l’étincelle et, de fil en aiguille, pousser à la création de la Coupe d’Europe des Clubs Champions. "De là à écrire, comme le Daily Mail, que « Wolverhampton est le champion du monde des clubs », il y a un grand pas à franchir et nous ne nous sentons pas capables d’une telle enjambée. Car, après tout, Wolverhampton a battu Spartak (4-0) et Honved (3-2) chez lui, exactement au summum de sa saison (21 matches joués sur 42) ; il ne s’est pas encore rendu sur les terrains adverses ni même pour une confrontation sur un terrain neutre. Il ne faut pas lui briser l’encensoir sur le nez ; ses prouesses sont admirables et elles se suffisent à elles-mêmes. […] Mais attendons pour proclamer l’invincibilité de Wolverhampton qu’il soit allé à Moscou et à Budapest. Ce ne sera pas pour cette saison. Et puis il y a d’autres clubs de valeur internationale. Milan et le Real Madrid pour ne citer que ceux-là. L’idée d’un Championnat du monde, ou tout au moins d’Europe des clubs, plus vaste, plus expressif, moins épisodique que la route de l’Europe centrale, et plus original qu’un Championnat d’Europe des équipes nationales, mériterait d’être lancée. Nous nous y hasardons."


Tout était dit, et l’ont ne reviendrait pas en arrière. Dans sa chambre d’hôtel londonienne, Hanot, en quelques mots, venait, sans en être tout à fait conscient, de concevoir l’évènement sportif peut-être le plus important du football européen.  Cet article constitue la première pierre d’une formidable constitution qui allait aboutir en quelques mois à peine à la création de la première véritable compétition de clubs européens, à une échelle bien plus importante que la Coupe Latine par exemple. Un des principaux reproches adressés aux Wanderers par Hanot était d'avoir disputé sa série de matchs amicaux victorieux à domicile. Une critique fondée au regard du voyage du club anglais en Union Soviétique au cours de l'été 1955. Les Wolves disputèrent deux matchs face au Spartak et au Dinamo Moscou qui se soldèrent par deux défaites 3-0 et 3-2... Une question, majeure, reste toutefois en suspens. Ce matin du 14 décembre 1954, le Daily Mail avait-il raison d'affirmer si pompeusement que Wolverhampton était le champion du monde des clubs ? Au final, nul ne le sait…


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